Sommaire, Chapeau, Article d'A.Cugno `Sortir de l'éducation`

 

L’accompagnement social en question

(Prison Justice n°99 – Mars 2004 – ARAPEJ Île de France).

 

  SOMMAIRE DU DOSSIER

 Sortir de l’éducation   A. Cugno P.12

  Variations étymologiques   M.Perret P.14

  Pendant la détention : Libérer la parole   S.Colman, Repris  de justesse   Y.Kherfi P.16

  L’accueil des familles, Témoignages : Signal 93, Arapej   Blois, L’espoir, Arapej IDF P.18

  Vers la réinsertion   B.Faure P.22

 Accompagner les victimes : Interview de l’INAVEM, L’aide aux victimes à Nantes P.24


 CHAPEAU DU DOSSIER

Daniel Sibony soulignait, dans le dernier dossier de Prison-Justice sur l'accès au droit, que les gens que l'on mettait volontiers en prison, étaient souvent des dérangeurs publics,et que l'on ne trouvait jamais le temps de s'occuper d'eux. La paresse du social conduit, disait-il, à mettre en place des "techniques de gestion de tous ces corps accumulés". La question qui est posée dans ce dossier est celle de l'attitude à avoir vis-à-vis de ces personnes, pour qu'une bonne fois pour toutes on s'occupe d'eux, pour ne pas reproduire les mêmes schémas. Cette attitude, cette posture à trouver pose la question de la reconnaissance pleine et entière de la personne qui est en face...Et ce n'est pas autour de la "figure de l'éducation", comme le souligne Alain Cugno, à l'ouverture de ce dossier,(p. 12-13) que nous devons construire cette attitude, parce que, appliquée aux publics qui nous intéressent, l'éducation, c'est encore être dans le jugement, la stigmatisation, l'opposition entre celui qui sait et l'autre qui ne sait pas. En revanche, parler d'accompagnement semble mieux recouvrir cette manière "d'être hospitalier à l'autre " à partir de quoi chacun peut tracer sa voie.

 

Quel est cet accompagnement ? Quels en sont les points d'appui ? Qu'est-ce que cela signifie ? Comment cela se décline-t-il selon que l'on accueille des familles de personnes détenues, des victimes, selon que l'objectif est l'insertion professionnelle ou "l'élucidation de soi-même" et le choix en conscience d'une route ou d'une autre ?

 

Sortir de l’éducation

(Alain Cugno – Vice-Président de la FARAPEJ)

 Traversé par les orientations sécuritaires, l'accompagnement social doit trouver sa juste position vis à vis des personnes auxquelles il est censé s'adresser. Une des tentations est de faire de ces personnes des mineurs à éduquer, des sous citoyens incapables de se diriger. Réactions et propositions d'Alain Cugno.

 Il convient de mesurer le poids d'une "évidence" qui est sans doute l'une des plus dommageables de ce temps, il nous faut sortir de la figure de " l'éducation" pour promouvoir l'accompagnement. Il faut en finir avec le formatage à une citoyenneté convenable, non pas seulement parce qu'elle exerce des ravages dans tous les lieux où l'on peut lui donner un semblant de légitimité (l'école et la prison), mais parce que ce modèle est en train de tout envahir. L’espèce de Monarchie de Juillet dans laquelle nous vivons a fait un rêve: une société dans laquelle les "bons" ont autorité sur les "méchants" à tel point qu'on puisse présenter la société tout entière comme composée "d'adultes" qui sont de bons citoyens, respectueux des lois et des autres, et de "mineurs" à éduquer devant lesquels il ne faut pas avoir peur de rappeler la loi, les valeurs fondamentales et les repères. Le tableau ne serait pas complet sans la figure des adultes qui ont lâché prise et qui sont alors eux-mêmes à éduquer comme des mineurs en les envoyant faire des stages de formation à la parentalité et à la conduite automobile.

 L'éducation: un instrument de pouvoir

 C'est ainsi que l'on peut entendre un responsable de l'élaboration d'une loi sur la prévention de la délinquance faire un exposé tout à fait mesuré et pertinent, mais qui ne distingue jamais entre délinquant et mineur - non pas qu'il ait oublié qu'il y avait des mineurs non délinquants et des délinquants parfaitement adultes (comme les auteurs de délits financiers), mais parce que les mineurs "normaux" et les délinquants "adultes" sortent du champ de cette vision politique fantasmatique. Une question cependant. Qui donne le sens dans lequel cette éducation doit être donnée ? Et là, dans la réponse implicitement présupposée, se dévoile ce qu'il y a peut-être de plus terrible dans cette conception: "Mais voyons ! la question n'a aucun sens, puisque les valeurs de notre société sont évidentes. Elles vont de soi, il suffit de les rappeler et de demeurer ferme sur le respect qui leur est dû." La conséquence est effarante: si les valeurs de notre société sont déjà, évidentes (simplement nous les aurions "perdues"), alors elles ne sont plus à élaborer mais à appliquer. Nous voici déchargés de la peine de penser et tout doit être référé à l'autorité compétente - finalement le parquet et le ministère de l'intérieur deviennent les seules instances habilitées à réfléchir et à décider. Et si une question se pose qui paraît nouvelle, vite qu'un vaste débat s'organise pour savoir ce que doit faire le législateur. Après nous pourrons vaquer aux seules affaires qui nous concernent vraiment, nous saurons ce qu'il faut faire, dispensés de la peine de vivre, c'est-à-dire d'inventer. Désolé, mais ça ne marche pas ainsi, nulle part, ni dans la société civile, ni à l'école, ni dans les hôpitaux, ni dans les prisons, ni dans les C.H.R.S.

   Les principes de l'autorité

 Nous voudrions rappeler cinq principes qui constituent en quelque sorte la charte de tout lieu où quelqu'un, à quel titre que ce soit, a autorité sur quelqu'un d'autre. Il importe d'en moduler l'application en fonction de la nécessité des missions. Mais cette modulation signifie: trouver les transpositions nécessaires pour honorer les cinq principes, jamais pour faire la liste des dérogations imposées par la mission, car alors c'est la mission elle-même qui perd son sens.

 Ø 1 °) Reconnaître chacun comme étant seul compétent pour décider ce qu'il entend faire de sa vie. Il faut maintenir cela, alors même que le prisonnier ne peut décider d'aller et venir, alors même qu'il a fait preuve d'un manquement grave dans la mise en œuvre de cette compétence. La voie pour rejoindre cette compétence se trouve à partir de la question: "que voulez-vous, exactement ?" Ce qui signifie aussi que l'on est prêt à accepter toutes les réponses, pourvu qu'elles soient authentiques. Y compris la décision de ne pas s'en sortir, y compris la décision de la récidive. Parce que ce n'est qu'en lui reconnaissant ce droit qu'une personne peut avoir une chance de trouver le sol à partir duquel se ressaisir et changer éventuellement de direction..

 Ø 2°) Reconnaître la stricte égalité. Le condamné est l'égal absolu de tous les autres participants de la machine judiciaire. Exactement comme le malade es l'égal de son chirurgien, et l'étudiant l'égal de son maître. Ce qui évidemment ne saurait vouloir dire que le malade pourrait opérer le chirurgien ou l'étudiant faire cours à la place du professeur. Ce serait absurde. Mais simplement ceci, je me déclare incapable d'enseigner quoi que ce soit à un étudiant dont je n'aurais pas reconnu d'abord qu'il était au moins aussi intelligent que moi et qu'il sait des choses que je ne sais pas, qu'il a un avenir que je n'ai pas. Car le paradoxe est en ceci: nous ne pouvons reconnaître une égalité que si nous la reconnaissons sous la forme d'une supériorité (ce qui suppose évidemment que je me sens incapable d'enseigner non plus quoi que ce soit à un étudiant qui ne me reconnaîtrait pas comme son égal, c'est-à-dire plus fort que lui, dans au moins un secteur de la philosophie !) Or, il y a une écrasante supériorité du condamné sur quiconque l'aborde, supériorité aussi incontestable que "scandaleuse" et le scandale la dissimule: il a l'expérience de son délit ou de son crime ; il a l'expérience de la justice en son fonctionnement concret ; il a l'expérience de l'incarcération. Ce n'est que dans la reconnaissance de cette égalité qu'il est possible de s'adresser à lui pour de bon.

Ø 3°) Etre à la hauteur. Etre quelqu'un qui réponde, qui tienne, qui ne transige pas sur sa propre dignité. Mais curieusement, être à la hauteur signifie aussi (au fond tout cela est une question de parole) savoir rester silencieux et inamovible, afin d'être capable d'assurer aussi du silence pour l'autre, d'écarter de lui ce qui l'écrase et l'oppresse, lui offrir un espace dans lequel il puisse se récupérer et être seul. Jouer le rôle de pôle d'identification (non pas qu'il s'identifie à moi, mais qu'il s'identifie à partir de moi). Naturellement ce mouvement ne marche que s'il est réciproque. Quiconque s'identifie grâce à moi me permet de m'identifier moi-même (non pas me connaître, ce qui n'a aucun sens, mais pouvoir dire "je" ).

 Ø 4°) Se tenir sur le côté, autrement dit, effectivement, accompagner: ni devant pour donner l'exemple, ni derrière pour guider en tenant les rênes, mais à-côté afin de ne pas boucher la vue, ne pas étouffer l'initiative. Se mettre à son service comme pourvoyeur de moyens dès lors que quelqu'un demande. Ce qui suppose de lâcher prise sur les fins (elles ne sauraient être les miennes), mais garder le contrôle absolu des moyens qu'on entend mettre en oeuvre. Etre une caisse de résonance, qui ne vibre pas à n'importe quoi, mais seulement à ce qui lui paraît authentique et conforme à ce qu'il est: "Ça je peux te le donner, mais pas ça".

 Ø 5°) S'affirmer soi-même complètement, sans tenir compte de l'autre, mais en n'investissant jamais que la place qu'il laisse complètement libre. Parce qu'il n'y a que la liberté qui puisse éveiller la liberté et que c'est le seul moyen de ne pas empiéter sur le territoire d'autrui que d'occuper entièrement tout le sien. Car il s'agit d'avoir suffisamment confiance en soi-même pour avoir confiance en l'autre au point de pouvoir lui livrer ce que l'on pense - et qu'il en fasse strictement ce qu'il veut.

 En fait, je ne pense pas que ces principes (qui ne sont que cinq aspects d'une même réalité) soient seulement la charte de l'accompagnement. Ils inscrivent l'accompagnement dans la relation sociale la plus normale et la plus générale, celle de l'hospitalité réciproque des libertés qui seule est capable de donner quelque saveur à nos existences.

Alain CUGNO

Vice-président de la FARAPEJ

             

 

Dernière modification : 03/03/2005